Incendie dans la nuit
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Incendie dans la nuit

(Derniers souvenirs, 2008-2009)
De Emmanuel Saracco
Dédicacé à Hélène, Mélanie, Anne et Sophie
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Peau de chagrin

Emmanuel Saracco

Je suis rouge. De la tête aux pieds, en passant par le sexe. Je suis à vif.

J’ai tout d’abord retiré la peau de l’avant-bras gauche. À l’aide d’une fine lame, j’ai commencé par tracer un bracelet de sang, puis j’ai soulevé l’épiderme et le reste est venu d’un coup. En tirant un peu plus, j’ai réussi à aller d’une traite jusqu’au coude. Alors j’ai regardé cette main, qui faisait comme un gant. Elle tremblait. Petit à petit, des cheveux rouges lui ont poussé de partout. De fines rivières pourpres qui glissaient vers les doigts pour fertiliser le sol.

Ce fut ensuite le tour du pied gauche. J’ai tout d’abord retiré les ongles, comme des bijoux qu’on range. Je les ai soigneusement soulevés, puis cassés. Tous. Les cinq ongles du pied. Je les ai posés ensuite à terre, à la source du fleuve, comme une offrande. Et d’une lame sûre, la peau du pied a été retirée. C’était comme de remonter une chaussette. J’avais une chaussette de chair et de sang. Une chaussette à vif, et de tout temps.

Après la main et le pied, je m’en suis pris au sexe. J’y ai fait une entaille sur la longueur, et j’ai soulevé la peau des deux côtés, comme pour ouvrir un rideau. J’ai pelé le tout comme on pèle une banane. On aurait dit que je pissais du sang. Mais n’ai-je jamais pissé autre chose ? Et la source du fleuve s’est faite plus insistante...

Pour le ventre, ce fut difficile. Je dus m’y reprendre à plusieurs fois. Très vite je n’y voyais plus rien. On ne distinguait plus la chair de la peau. Ce que j’ai fait sur le torse a teinté le reste du corps. C’était une onde douce et chaude qui se précipitait à terre, saisissant tout sur son passage, emportant les derniers bouts de derme.

J’ai essayé de prendre la lame de la main gauche, pour entamer le côté droit, mais elle me faisait trop mal. J’ai donc décidé de passer directement aux oreilles, puis au nez. Ils sont tombés d’un coup. Rien à peler. Le sang qui coulait était plus rapide. C’était chaud et doux, et presque enivrant. Je ne sentais plus rien, je vivais tout.

Alors je me suis tracé une ligne sur la joue, et j’ai tiré, comme on retire un masque. Ça a été jusqu’au cou. En tirant un peu plus, ça a déchiré une partie de la poitrine, et tout a cédé en arrivant sur ce qui avait déjà été dépecé.

Les lèvres, elles, sont parties comme on découpe un steak. Je les ai pincées, puis tranchées lentement de la droite vers la gauche. Et plus je tranchais, plus elles me remerciaient de ne jamais plus avoir à baiser d’autres lèvres. J’avalais alors beaucoup de sang. Mais ai-je déjà avalé autre chose ?

Pour les yeux, ça a été simple comme tout. Il a suffit d’un coup de lame. Je continuais à voir — ce sang, cette source, ce fleuve. Je voyais rouge. Comme s’ils ne m’avaient jamais servi à rien du tout. On aurait dit que je pleurais du sang. Mais n’ai-je jamais pleuré autre chose ?

À présent, je suis à vif. J’ai pensé aller me rouler sur un marbre chauffé au soleil pour me refaire une nouvelle peau, mais ça n’aurait rien reconstruit du tout. La peau n’a pas grand-chose à voir avec la chair brûlée.

***

Je continue de couler... Ça ne vient plus très fort, comme si tout ce qui devait s’enfuir était épuisé. Mais je vais faire un dernier effort. Je m’étais trompé jusque-là : la peau n’a vraiment rien à voir dans tout ça. L’important, c’est le coeur. J’en suis là.

20 août 2008.

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