Incendie dans la nuit
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Incendie dans la nuit

(Derniers souvenirs, 2008-2009)
De Emmanuel Saracco
Dédicacé à Hélène, Mélanie, Anne et Sophie
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Les monstres

Emmanuel Saracco

Depuis toujours tu en as peur. Tu les devines plus que tu ne les vois. On t’a dit qu’ils existent, mais tu n’y crois pas. Les monstres, ça n’existe pas. Tu sens pourtant une présence, comme une pluie fine et légère qui ne tomberait qu’en toi. Tu sais seulement qu’ils sont là.

Pour les voir, il faut baisser les paupières. Tu ne verras rien si tes yeux sont ouverts. Ferme-les, et regarde devant toi. Plonge ton regard dans cette obscure forêt d’où naissent à présent quelques lueurs. Quoi qu’il arrive tu ne pourras pas fermer les yeux une seconde fois. Tu ne pourras plus fuir. Quoi qu’il arrive, tu seras obligé de voir ce que tu regarderas. Désormais, tu seras en face.

Ils ne font pas peur. Ils sont les monstres... Si tu en as peur, c’est qu’ils sont apeurants — mais pour toi, rien que pour toi. Et pourquoi aurais-tu peur ? Regarde-les surgir de cette nuit noire. Ne fuis pas : tu ne le peux pas. Reste-là, calme. Ne bouge pas. Éprouve-les.

Ils sont les monstres. Sans forme, sans vie, sans espoir, sans esprit, sans envie. Ils sont ce que tu veux bien en voir, ou pas. Parfois tu les recouvres d’un voile qui révèle une bouche écorchée aux lèvres béantes, un dos sanguinolent, une tête décapitée... Parfois tu ne les recouvres pas, tu les regardes seulement. Mais que vois-tu alors ?

Ni mauvais, ni méchants, ni violents, ils sont les monstres. Silencieux, inodores... Ni bêtes, ni choses. Ils t’observent. Certains sont là — derrière les portes, les murs, au plafond, sur le sol, sur tes mains, dans ton cou, sur ton souffle... Ils attendent. D’autres sont ici — dans ton ventre, sous ta peau, sur ta langue, dans ton coeur, tes poumons, sur ton nez... Ni de tout temps, ni de toute éternité, ils sont arrivés avec toi — ils disparaîtront avec toi.

Lorsqu’ils viennent vers toi, rageurs, tu esquisses un mouvement de la tête, mais en vain. Tu sais maintenant qu’aucun ne vient de lui-même, aucun n’a de rage — que toi. Compagnons de voyage, ils ne sont ni dehors, ni dedans. Ils sont tes monstres, simplement. Partout et nulle part, ils traînent, glissent, s’étirent, rampent puis s’évanouissent... Tu les regardes.

Ils te montrent autre chose. Une chose différente — de l’être, de la vie, de l’existence... Une chose étrange que tu ne comprends pas. Pourtant, tu la regardes depuis toujours. Tu ne peux cesser de la regarder, et tu ne la vois pas. Pas encore. Une chose sous les choses. Personne ne peut dire si ton ignorance les énerve, mais tu as remarqué qu’ils sont plus virulents lorsque tu y penses. On ne sait pas pourquoi.

Que tes yeux soient ouverts ou fermés a en fait peu d’importance. Que tu sois aveugle n’y changerait rien non plus. Le regard n’a rien à voir avec la vue. Tu ne vois peut-être pas grand-chose, mais tu regardes tout, malgré toi. Du premier au dernier souffle, rien ne peut t’échapper — pas même toi, pas même eux. Car tu es leur monstre...

19 juillet 2008.

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