Incendie dans la nuit
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Incendie dans la nuit

(Derniers souvenirs, 2008-2009)
De Emmanuel Saracco
Dédicacé à Hélène, Mélanie, Anne et Sophie
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Home, Sweet Home

Emmanuel Saracco

Ce matin, rien ne bougeait encore. Une légère brume occupait les rues. Je m’amusais à parcourir ce corps fantomatique. Je sautais d’un trottoir à l’autre, m’arrêtais çà et là pour jouer avec la fleur ou la branche qui dépassait des jardins. Le soleil commençait à monter. Je le sentais me réchauffer. Près du fleuve se dégageait quelque chose de sauvage. Je fis un plongeon rapide. En me promenant sur les berges, j’ai vu les oiseaux s’envoler à mon passage. Après avoir joué avec des poissons, je me suis étendu et j’ai séché au soleil.

Un rayon de lumière est venu me réveiller. La brume avait disparu, faisant place à un grand ciel bleu. Alors je me suis relevé, et je suis retourné en ville. Des voitures arrivaient d’un peu partout. On ne voyait pas encore bien les gens — ils se planquaient à bord. Après avoir traversé le pont, j’ai entendu les klaxons. Dès qu’un véhicule me frôlait, il s’excitait de son cri strident. Je me décalais un peu, en l’ignorant. Mais les conducteurs se jetaient sur leurs fenêtres et leurs portières en faisant de grands gestes.

Arrivé au premier carrefour, j’ai croisé une mère et ses enfants. Elle a poussé un cri en me voyant. Elle disais « Mon dieu ! Mon dieu ! » et aussi « Pas mes enfants ! » Mais les enfants étaient calmes. Ils me regardaient en souriant. Un petit gars riaient, même. Comme je m’avançai vers eux, la mère les entraîna en courant. Et j’entendis « Police ! Police ! »

Je gambadais, j’étais souple comme le vent.

Un peu plus tard, j’arrivai en centre ville. Maintenant il y avait du mouvement. J’allai au marché en longeant les murs pour ne pas me faire repérer. Mais lorsque j’entrai, ce fut la débandade. Tout le monde hurlait et courait et tombait. Les gens étaient dans un affolement étrange. Qu’importe ! Je passai parmi eux. Quelques-uns s’évanouirent. Les autres les traînaient alors par les pieds pour les éloigner. Je trottinai un peu plus vite pour aller à l’autre bout du marché. Là, il y avait le boucher. Comme plus personne ne surveillait l’étalage, je sautai de l’autre côté et chapardai un énorme morceau de faux-filet.

Je tirai mon butin loin des regards et me mis à manger. J’ai fait ça à même le sol, le plus simplement du monde. C’était bon. Après m’être nettoyé, je me suis mis en route. J’avais un long trajet à faire, et il ne fallait pas traîner.

C’est alors que j’ai entendu les sirènes. Ça arrivait de toutes parts. Et les gens leur criaient « Là ! Là ! Il est parti par là ! » Les policiers souriaient pour les rassurer. Ne vous inquiétez pas braves gens, nous allons le rattraper et tout sera terminé. Vous n’aurez plus de raison d’avoir peu. Et les sirènes retentissaient de plus belle.

Je courais, j’étais rapide comme l’éclair.

Je connaissais tous les passages, surtout ceux qu’une voiture ne peut pas emprunter. J’entendis des bruits de taule froissée, et des cris aussi. Encore et toujours des cris. Mais j’étais lancé et filais entre buissons et arbres. Rien ne pouvait m’arrêter. La musique de ma course et du vent me donnait du courage. J’arriverais où je devais aller.

C’est alors que j’ai entendu l’hélicoptère. Ses pales fendaient l’air, et leur bruit assourdissant semblait me dire « Non, non, non, non, non... » Mais moi je hurlais « Si, si, si, si, si... » Je me mis à courir de plus belle en passant sous les bosquets. Et j’arrivai enfin dans sa ville. Je descendis dans le métro, et m’y reposai quelques minutes. L’hélicoptère ne pouvait pas m’y suivre, mais je sentais déjà le monde remuer là-haut pour faire descendre les hommes en armes.

Et le manège recommença. On se mit à crier, à avoir peur. On s’évanouit même encore — mais ici personne ne ramassait ceux qui tombaient à terre. Lorsque les haut-parleurs demandèrent un retour au calme, je me doutai bien alors qu’on allait tenter de me piéger. Je me remis en route.

J’étais passé par un réseau tunnels sombres et glacés. Personne ne pouvait me retrouver. J’arrivai devant son immeuble. Je pris mon élan et sautai sur le balcon. Je retombai avec souplesse. La porte-fenêtre était ouverte. Il n’y avait personne encore. J’allai prendre un peu d’eau, et je m’allongeai sur le carrelage de la cuisine.

Tout était calme. Il faisait une grosse chaleur, et la fraîcheur du sol était agréable. J’étais enfin arrivé. Il n’y avait plus qu’à l’attendre.

Lorsque la porte d’entrée s’ouvrit, et qu’elle me vit là, par terre, elle s’écria : « Enfin, tu es revenu, mon tigre ! » Et elle m’offrit son plus beau sourire. Alors j’ai ouvert ma gueule, et j’ai feulé doucement.

— Ginsberg avait bien un lion, lui...

21 août 2008.

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